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Carlos GARDEL sur la Côte d’Azur

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 Le Casino Municipal de CANNES du 8 au 20 février 1929

 




ÉPART DE GARDEL ET DE SES GUITARISTES POUR CANNES :


Après ses débuts parisiens et sa participation au "Bal des petits lits blancs"[1] le 5 février 1929 à l’Opéra de Paris, une nouvelle étape attendait Carlos Gardel : un contrat au Casino Municipal de Cannes du 8 au 19 février 1929.

 

 

CANNES : Le Boulevard de la Croisette et le Casino Municipal vers 1910


     

Gardel et ses trois musiciens[2] partirent pour la Côte d’Azur le 6 ou le 7 février 1929. En cet hiver extrêmement froid, et vu la distance importante de 1100 kilomètres séparant Paris de Cannes, il n’ont certainement pas voyagé dans la voiture personnelle du chanteur que conduisait Antonio Sumaje[3], une Graham Page avec laquelle Gardel avait débarqué à Barcelone le 26 septembre 1928[4].

 


Prise de court, la petite équipe a très vraisemblablement pris le train « Côte d’Azur rapide de nuit [5]» mis en service le 17 décembre 1928 qui partait tous les soirs de Paris à 19h25 pour arriver le lendemain à 10h38 à Cannes. Ce train,  composé de wagons lits, de lits-salons à 2 et 3 places, de couchettes, de 1ère classes et d’un wagon restaurant, semblait mieux indiqué pour effectuer ce long voyage dans des conditions plus confortables[6].

 


 



Annonce dans la presse de la mise en service
du « Côte d’Azur rapide de nuit » (source BNF-Gallica)



 

LE CASINO MUNICIPAL DE CANNES :

Depuis la moitié du 19ème siècle, la Côte d’Azur était une destination très prisée des têtes couronnées de l’Europe entière. Les souverains britanniques, danois, norvégiens, suédois, les princes russes, l’aristocratie anglaise, la haute bourgeoisie, etc…,  tout le Gotha du monde entier avait l’habitude d’y séjourner en hiver pour profiter de la douceur du climat, des nombreuses fêtes et des divertissements qui étaient organisés dans ses différents lieux de villégiature comme Nice, Cannes, Monaco, Juan les Pins, Menton, Beaulieu, pour ne citer que les plus renommés. Par la suite, ces séjours s’étendirent à la saison d’été.

 

Pour accueillir une clientèle prestigieuse, de nombreux hôtels, ainsi que des maisons particulières furent construits. On édifia des casinos et d’autres établissements pour proposer des jeux et des spectacles de qualité. Les directeurs artistiques de ces établissements étaient à l’affût des meilleurs artistes français et étrangers du music-hall, du théâtre, de l’opéra ou du ballet. C’est ainsi que Gardel fut contacté par François André, le dynamique directeur du Casino Municipal de Cannes pour quatorze représentations[7].

 

François André cherchait inlassablement à faire de son établissement un des pôles d’attraction les plus importants de la Côte d’Azur. Il devait tenir la dragée haute à de sérieux concurrents comme le Casino de Monte Carlo, ou le tout nouveau Palais de la Méditerranée de Nice.

 

Le Casino Municipal de Cannes n’était pas à court d’idées pour attirer la clientèle. Par exemple Il avait obtenu que la liaison aérienne Paris-Lyon-Marseille soit prolongée jusqu’à Cannes. Ainsi, en 1929, la société Air Union proposait chaque jour, dimanche compris, un vol qui décollait de Paris-Le Bourget à 7h45, avec escales à Lyon à 10h45, Marseille à 13 heures et Cannes à 15 heures[8]. On pouvait ainsi partir de Paris le matin pour assister le soir à un gala ou à un spectacle cannois.

 

Si au temps de Gardel, le Casino Municipal de Cannes était en plein essor, on ne peut s’empêcher de penser que sa construction fut très controversée.

Lorsqu’en 1899, on décida de le construire en bordure de mer, il y eut une vague de protestations des Cannois qui ne voulaient pas que le front de mer soit "enlaidi par cette verrue". L’opposant le plus opiniâtre fut le grand duc Michel de Russie, de la dynastie des Romanov, qui retarda de plusieurs années la construction de l’édifice. Le Casino fut enfin inauguré le 28 janvier 1907 (…en présence du grand duc Michel de Russie !!!)[9].

L’entrée nord du Casino Municipal vers 1911

 


Sur ces deux photos, on peut voir une rampe d’accès pour voitures et une grande verrière, très pratiques en cas d’intempéries, qui furent ajoutées à la construction initiale. Ces aménagements furent utiles pendant la première guerre mondiale, le Casino Municipal ayant servi d’hôpital temporaire.

 

Carte postale, rédigée en décembre 1917, montrant la nouvelle entrée du Casino Municipal.

 

Le 1er mars 1926, sous le titre "Pâques à Cannes", la « Revue diplomatique » écrivait  :

« Il n‘est pas de  plus agréable séjour de vacances. Avec les meilleurs hôtels, des promenades splendides, le soleil constant, tous les sports en activité, le Casino Municipal et ses Ambassadeurs, on trouve à Cannes tous les plaisirs ».

 

A partir de 1929, Cannes dispose de deux casinos, le "Casino Municipal" ouvert la saison d’hiver (de décembre à avril), et le "Palm Beach" pour la saison d’été. Sur la Croisette, la longue promenade qui longe la mer, un tout nouveau palace, le "Martinez", s’ajoute au "Carlton", inauguré en 1913.

(Pour plus d’informations sur Cannes et son histoire, je recommande le site internet : expos-historiques.cannes.com/r/259/).

 

ANNONCE DE CARLOS GARDEL AU CASINO MUNICIPAL DE CANNES :

 

La venue de Carlos Gardel avait été annoncée dans la presse régionale quelques jours à peine avant son arrivée. La première mention que nous avons pu trouver est celle de l’hebdomadaire de Nice « L’Éclaireur du dimanche » du 3 février 1929 où figure un encadré publicitaire du Casino Municipal de Cannes, présenté ci après, qui détaille le programme complet de la semaine du 3 au 10 février.

 

On peut lire dans la partie cerclée en rouge de cet encadré la mention suivante :

 

Avec les Attractions

Vendredi 8 février, au DÎNER, débuts de CARLOS GARDEL

 

Encart publicitaire du Casino Municipal
de Cannes paru dans  « l’Éclaireur du dimanche »
du 3 février 1929. (source : BNF-gallica).

 


Le Casino Municipal de Cannes, en plus des habituels salons et salles de jeux, disposait de trois lieux distincts destinés aux représentations lyriques et théâtrales, à la restauration, aux thés dansants et aux galas.

 

 

 


1-Un Théâtre à l’italienne, d’une capacité de 500 places pour les spectacles de concert, pièces de théâtre, opéras, opérettes, et opéras comiques.


 

 

2-Le Restaurant des Ambassadeurs : Ce terme désignait un secteur du casino destiné aux déjeuners, dîners, thés et soupers dansants, et aussi à des dîners de gala qui pouvaient accueillir plusieurs centaines de convives. Des attractions venaient agrémenter dîners dansants et galas, et comme tout établissement renommé, il y avait deux orchestres de danse qui passaient en alternance, l’un de Jazz et l’autre de Tango Argentin.

 

 

 

3-Le Hall d’entrée utilisé pour des thés dansants, des bals d’enfants ou     en complément du théâtre pour certaines manifestations.

 

 


 

Une deuxième mention de Carlos Gardel apparaît dans la presse le 5 février 1929. Trois jours avant son premier passage, « Le Petit Niçois » annonçait sa venue prochaine sous le titre :



"Carlos Gardel aux Ambassadeurs du Casino Municipal de Cannes"


 

« Le Petit Niçois » du 5 février 1929 (@Archives Départementales des Alpes Maritimes)



L’article signé Saint-Girons précise que « ...Carlos Gardel a du être arraché au public parisien, qui dès le premier jour l’acclama. On ne sait en effet ce que l’on doit le plus admirer en cet artiste, de la richesse de son timbre, de son art parfait et subtil qui étreint l’auditeur, ou du charme étrange avec lequel il détaille les mélodies populaires de son pays, l’Argentine…»

 

Si François André, directeur du Casino Municipal de Cannes, a réussi le tour de force "d’ arracher" Gardel au public de la capitale pour le présenter à Cannes, c’est qu’il a su se montrer particulièrement convaincant avec Gardel qui avait à peine le temps de souffler après son passage à l’Opéra, le 5 février vers minuit, mais également avec Henri Varna et Oscar Dufrenne, les directeurs du Théâtre Empire del’avenue Wagram à Paris où Gardel devait commencer le 22 février 1929, soit 3 jours à peine après son passage à Cannes.

Cependant pour Gardel, le fait d’être sollicité d’une manière aussi imprévue constituait une marque de prestige supplémentaire.

 

DÉBUTS DE CARLOS GARDEL AU CASINO MUNICIPAL DE CANNES :

 

 

C’est ainsi que le 8 février 1929, Carlos Gardel, accompagné de ses guitaristes, fait ses débuts au restaurant des Ambassadeurs lors du dîner dansant. Cet évènement est annoncé par le quotidien niçois « L’Éclaireur » qui publie chaque jour un petit résumé sous le titre "Aux Ambassadeurs de Cannes".


Annonce parue le 8 février 1929 dans « L’Éclaireur » de Nice. (@archives départementales des Alpes-Maritimes)

 


Pour Gardel, qui doit chanter pendant un "Dîner Dansant", la tâche n’est pas facile. Son auditoire est constitué de personnes qui sont attablées, qui dialoguent entre elles, et dont il faudra capter l’attention. Le 8 février 1829, la liste des artistes qui forment les "Attractions" du "Dîner Dansant" se compose de Carlos Gardel, qui est la tête d’affiche, de la danseuse fantaisiste américaine Amy Revere qui fera ensuite partie de la revue du Moulin Rouge[10] , du danseur comique anglais Jack Stanford, qui partagea l’affiche avec Joséphine Baker aux Folies Bergères[11], et des danseurs NitzaVernille et Jack Holland, qui se produiront ensuite au Paramount, et dont la presse parisienne publiera à leur sujet : « elle casquée d’or et lui, coiffé d’ébène exécutent des pas acrobatiques avec une souplesse serpentine. » [12]

 

Les deux orchestres sont Billy Arnold, pour le Jazz, et Bachicha-Ferrazzano pour le Tango Argentin.

 

Billy Arnold (1886-1954) était un pianiste de Jazz. Cet américain forma son orchestre en 1920. Il se produisit à Londres avant de venir en France en 1921, année où il joua pour la première fois au Casino Municipal de Cannes.


Formation Billy Arnold  (Source Google)



 

Bachicha-Ferrazzano :  "Bachicha", de son vrai nom Juan Bautista Deambroggio était un bandonéoniste argentin qui vint s’installer à Paris en 1920. Il s’associa d’abord avec Eduardo Bianco (1925-1928), puis en 1929 avec le violoniste Agesilano Ferrazzano, mais ce dernier resta très peu de temps dans sa formation. Bachicha est décédé à Paris en 1963.

 

Orchestre Bachicha – Mention  en haut, à droite : Bachicha- St Jean de Luz- 20-8-29 ( Source : Google)


 

 

Chaque samedi, le Casino Municipal de Cannes organise une soirée de gala à thème. Le 9 février, ce sera un "Dîner Bleu" :  Les dames sont invitées à porter une toilette de couleur bleue.

 

Le magazine « La semaine de Cannes » de février 1929, publie une photo de Carlos Gardel en costume de ville, alors que sur scène, lui et ses guitaristes doivent porter des tenues traditionnelles de leur pays pour respecter les obligations du syndicat des artistes français. L’article, signé G.L., fait une description très précise de la prestation de Gardel au restaurant des Ambassadeurs.  

 

Photo de Carlos Gardel publiée dans "La Semaine de Cannes" de février 1929.

 


Sous sa photo, l’article est rédigé ainsi :

CARLOS GARDEL AUX AMBASSADEURS

« Il apparaît en costume de « gaucho [13] » bleu, rehaussé de broderies avec sa guitare et ses guitaristes, des artistes comme lui. Et devant ces visages rudes et graves, son sourire bon enfant lui attire la sympathie publique. Il s’assied : et il chante en s’accompagnant.

Sa voix chaude, au timbre vibrant est un instrument de pur métal dont on le sent étroitement le Maître. Une diction parfaite, qu’accentue une mimique intelligente, la modère, l’étend, la libère, la sculpte en quelque sorte, avec l’accent du mot, la forme de la syllabe. Et l’auditoire est pris. Cette force idéale de la poésie et du chant naturel s’exhale de lui comme un parfum entêtant et subtil.

Ce qu’il dit dans sa langue aux sonorités musicales, c’est toute l’âme Sud-Américaine, celle des plaines infinies de l’Argentine, de la Cordillère des Andes, de l’Uruguay ou de la Colombie, l’âme de l’humanité bornée, d’où quelle soit, souffreteuse ou violente, emportée de passion ou fondante de tendresse, abandonnée sous le ciel ou plaintive au foyer.

Et de ces mélodies empruntées au folklore, Carlos Gardel sent toutes les nuances, évoque tous les éclats, éclaire toutes les facettes. D’un petit poème, il fait un drame, une idylle, une comédie. Sensible, énergique et puissant, Carlos Gardel est un artiste rare dont la simplicité étonne, conquiert et ravit, un maître au demeurant, un demi-dieu de l’Art. Aussi, l’ayant entendu, pense-t-on à le réentendre! »

 

Gardel chante assis, avec une guitare entre les mains. Il baisse les yeux pour la regarder et puis son regard se lève et fixe le public. Cette guitare dont il joue semble être la source dans laquelle il puise son inspiration, son énergie[14]. Le chanteur de Tango raconte une histoire, qu’il fait sienne, souvent triste, et il prend le public à témoin, il se confie à lui, il avoue sa peine, celle qu’on ressent, par exemple, après une rupture amoureuse. C’est très nouveau pour l’époque. Il y a dans sa voix quelque chose de profondément humain, raconté avec simplicité et de manière directe. Et bien que le public français ne comprenne pas les paroles de Gardel, il en ressent la gravité et l’atmosphère qui se dégage de son interprétation. Et la voix de Gardel, qu’il sait moduler et maîtriser à merveille fait tout le reste.

 

SOIRÉE DE GALA DU 9 FÉVRIER 1929 : LE "DÎNER BLEU"

           

Le lendemain 9 février, Carlos Gardel est la grande attaction du "Dîner Bleu". "Le Littoral" du 17 février 1929, dans sa rubrique "Échos Mondains", publie un compte rendu de cette soirée :     

 

«  Le "Dîner Bleu" s’est achevé samedi très tard, prolongé par les bravos et rappels à Carlos Gardel, qui, sur les attractions si brillantes, cependant, s’est détaché en grande vedette de la diction et du chant.

Ce n’est pas, en effet, une petite affaire d’obtenir le silence absolu dans une salle de l’importance des Ambassadeurs de Cannes, pour chanter, en langue étrangère, des poèmes délicats et amusants. C’est donc un triomphe d’artiste de savoir, dans ces conditions, se faire écouter. Et Carlos Gardel y parvint avec maîtrise.

Un autre grand succès accueillit les vertigineux patineurs Van Horn et Inez, Jack Stanford, cet autre Hal Sherman[15], Nitza Vernille et Jack Holland, toujours applaudis.

Beaucoup de très belles robes dans toutes les nuances du bleu ciel à l’outremer, par le lapis-lazuli, le bleu de roi, le bleu paon, le saphir. Il faudrait Théophile Gautier pour célébrer cette symphonie au milieu de laquelle nous avons noté la présence des plus intéressantes notabilités de la Riviera….. »

 

Pour avoir une idée de la salle des Ambassadeurs dans laquelle Gardel à chanté, j’ai rapproché deux documents : le premier est un croquis extrait de la revue « la Semaine de Cannes » de février 1929, provenant des Archives Municipales de Cannes, et l’autre est issu d’une carte postale[16].

 







En comparant les deux vues, on voit que depuis la position marquée d’un point rouge sur la carte postale, on aperçoit les deux colonnes et les rideaux de la scène sous le même angle que sur la gravure. On distingue dans les deux cas, les mêmes lustres qui pendent du plafond.

 

 




Sur la photo, au niveau du point bleu, on aperçoit une piste de danse aménagée au milieu des tables .


 








C’est probablement dans cette "Grande Salle à Manger", et sur la scène située au fond de la photo, que Gardel, les patineurs et les danseurs que nous venons de citer se sont produits.

 

Sous la plume d’André Laroche, le magasine parisien « La Rampe » du 1er janvier 1924, donne une idée de la magnificence de ces soirées de gala cannoises :

 

« Mais c’est aux soirs de gala, aux dîners d’apparat que la salle des Ambassadeurs présente un spectacle vraiment unique au monde.

Sous le ruissellement des clartés électriques jaillies du sol, tombées des lustres, des corniches, des entablements du plafond, imaginez vous, parmi la folie multicolore des fleurs rares, six cents couverts d’une richesse inouïe dressés sur les tables fleuries dont chacune semble une serre précieuse.

Partout, sur les épaules nues, autour des poignets aristocratiques, au cou, aux oreilles des femmes, les diamants, les perles, les gemmes de toutes couleurs rutilent et flamboient. C’est une inoubliable symphonie de clarté et de richesse…

Et c’est ainsi qu’à des dates déterminées, l’immense vaisseau des Ambassadeurs se transforme en une ville japonaise, une posada espagnole ou un temple hindou. Dans ces décors pittoresques et rutilants, font leur entrée sensationnelle et s’agitent des personnages des deux sexes débordants de couleur locale, et ces soirs là, on veille très tard, aux Ambassadeurs ».

 

« Le Littoral » du 17 février 1929, donne une liste des invités les plus prestigieux présents à ce "Dîner bleu". On note de nombreuses personnalités appartenant à l’aristocratie anglaise, Lords, Ladies, Captains, etc... Le vice consul de Norvège à Bruxelles, une princesse italienne, une autre princesse d’une lignée provenant du Saint Empire Romain Germanique, un grand industriel de la sidérurgie, et de nombreux convives appartenant à la noblesse française et étrangère : Marquis, Marquises de ..., Comtes, Comtesses de ..., Barons, Baronnes ...etc...

 

Pour Carlos Gardel, qui se produisait en France pour la première fois, si la scène la plus prestigieuse fût celle del’Opéra de Paris, la salle la plus richement décorée et le public le plus illustre qu’il ait jamais rencontré était bien celui des Ambassadeurs de Cannes.

 

           

SÉJOUR DE CARLOS GARDEL À CANNES

 

Gardel honora son contrat. Il chanta tous les soirs du 8 au 19 février 1929 (et même le 20 février), aux dîners, à deux thés de gala, et aux deux soirées de gala des samedis 9 et 16 février 1929. 

 

Durant cette période, un certain nombre d’évènements mondains, pittoresques et particuliers se produisirent.

 

-Le 7 février 1929, Oscar Dufrenne arrive à Nice et séjourne au Majestic. Oscar Dufrenne, qui a été cité au début de cet article, est une personnalité très importante du monde du spectacle. Conseiller municipal du 10ème arrondissement de Paris, c’est le puissant Président de l’Association des Directeurs de Spectacles. C’est aussi le directeur de plusieurs établissements comme le Théâtre Empire (qui accueilleraGardel après son passage à Cannes), le Palace (où Gardel se produira en 1931), le Casino de Trouville, et le  Moulin Rouge. Oscar Dufrenne sera assassiné dans des conditions mystérieuses au "Palace" le 24 septembre 1933.

Dans une interview parue le 11 février 1929 dans « l’Éclaireur de Nice », Oscar Dufrenne ne donne pas les raisons de sa présence sur la Côte d’Azur, mais on peut penser qu’il est venu assister aux prestations de Carlos Gardel, et des patineurs Van Horn et Inez qui sont àl’affiche de son prochain spectacle du Théâtre Empire. Oscar Dufrenne a peut être aussi voulu rendre visite à Frank Jay Gould, le riche propriétaire du Palais de la Méditerranée de Nice qui a ouvert ses portes 10 janvier 1929 (Gardel s’y produira en 1931). 

On remarque aussi la présence à Nice, aux côtés de Frank Jay Gould, de Sadie Wakefield, la future protectrice de Gardel[17].

 

-Le 9 février, Lloyd George, qui fut, de 1916 à 1922, premier ministre de Sa Majesté le roi George V, et qui était arrivé à Cannes a bord de son yacht personnel regagne l’Angleterre par le mythique "Train Bleu".[18]

 

-Le 10 février, le roi et la reine du Danemark arrivent à Cannes pour 3 semaines et s’installent à l’hôtel des Pins, comme ils en ont l’habitude.

 

-Le 12 février, fait extrêmement rare, la neige fait une brève apparition sur la Côte d’Azur, mais dès le lendemain les chutes de neige s’intensifient fortement. Le trafic ferroviaire entre Paris et Nice est fortement perturbé par des poteaux télégraphiques tombés sur la voie. Le toit du garage Renault de Nice cède sous le poids de la neige. Les températures sont glaciales : on relève des minima de -3 degrés à Nice, et -18 degrés à Paris.

 

-Le mercredi 14 février, se déroule le " Gala des blessés du poumon " au Casino Municipal de Cannes, au profit des 50 000 soldats français victimes de lésions pulmonaires provoquées par l’utilisation des gaz de combat pendant la première guerre mondiale. Les souverains de Suède et du Danemark patronnent la soirée. Une pièce de théâtre est présentée dans le grand Hall, et par conséquent, Carlos Gardel et les autres artistes des "Attractions" n’y sont pas conviés.

 

- Mais Carlos Gardel est bien présent le samedi 17 février 1929, au "Gala d’Or". « Le Littoral » de Cannes du 24 février 1929 rapporte :

 

«  Le "Dîner d’Or" aux Ambassadeurs a été une splendeur, non seulement par l’assistance des plus brillantes, mais par la décoration florale composée de tulipes jaunes en tapis et dans les corbeilles ... les lustres étaient garnis de lampes or, les colonnes lumineuses étincelaient de mille feux, et le feu d’artifice qui couronna d’un succès éclatant, - c’est le mot - les attractions de Carlos Gardel, Rich Hayes, Van Horn et Inez, auxquels s’ajoutait un ravissant ballet sur la valse de Godart [19]…(le feu d’artifice) présentait une jonglerie de papillons or, accompagnée d’étoiles bouton d’or, (puis) une façade  de panache éblouissante de blanc, et (enfin) une cascade lumineuse allant du mauve à l’or le plus brillant ».

 

Photo de la salle des Ambassadeurs pendant un feu d’artifice, extraite du programme du Casino Municipal de la saison 1948-1949 - (@ Archives Municipales Cannes)

 

 

L’assistance, tout en restant attablée, pouvait assister au feu d’artifice à travers les larges baies vitrées de la salle à manger des Ambassadeurs, ce qui permet de situer l’emplacement de ce lieu à l’arrière de l’édifice, face à la mer, dans la partie cerclée en bleu de cette carte postale colorisée.


 

         

ARTICLES DE LA PRESSE PARISIENNE

           

La presse parisienne se fit l’écho des soirées aux Ambassadeurs de Cannes, en voici quelques uns : 

 

Le journal « L’Excelsior » du 19 février 1929 reprend mot pour mot l’article du « Littoral » que nous venons de citer.

 

«  Le Gaulois » du 14 février 1929 relate : «  Le "Dîner bleu" qui s’est achevé samedi, très tard, sous les rappels et bravos à Carlos Gardel, qui, sur les attractions si brillantes cependant, s’est détaché en grande vedette de la diction et du chant. Un autre grand succès accueillit les vertigineux patineurs Van Horn et Inez, Jack Stanford, cet autre Hal Sherman, Nitza Vanille et Jack Holland, toujours très applaudis… ».

 

« Le Quotidien » du 25 février 1929 se montre plus sarcastique. L’article signé Michel Georges-Michel[20] ironise sur ces soirées fastueuses. Mais sa « Chronique souriante » sonne creux, car si on a le droit de narguer les gens de la "haute" fréquentant les casinos, ce n’est pas très glorieux de s’en prendre aux artistes. Cependant, son récit vaut d’être cité car il révèle des détails très précis sur le déroulement de la soirée qui montrent indéniablement qu’il a assisté au "Gala d’Or". C’est le seul point que je veux retenir de son récit de petit scribe quelque peu moqueur :

 

« …Voyons un dîner de Gala, à Cannes, dans l’immense salle où l’on peut servir plus de mille couverts à trois cents francs de moyenne... Dix heures et demie. L’orchestre argentin pleure en mineur, cependant que, prodige, le plancher se soulève jusqu’à la scène afin de faire estrade aux artistes.

Tout à coup, la plainte argentine est cassée par une fanfare. Ainsi, quand Napoléon arrivait à l‘Opéra, les clairons et les tambours d’honneur arrêtaient le chant des violons. L’estrade est à la hauteur voulue. Les "accordéons"[21] se replient modestement. Avec le feu des projecteurs éclatent tous les cuivres, héroïquement, comme l’entrée d’un César romain…   (viennent ensuite quelques lignes qui "égratignent"  les danseurs et les patineurs qui viennent sur scène avant le passage de Gardel) 

...Cette semaine, on nous présente le célèbre Carlos Gardel. C’est un guitariste, habillé, lui aussi en cavalier argentin du dimanche : éperons d’argent, fleurs brodées jusque sur sa culotte. Trois autres cavaliers l’accompagnent, qui partageront, avec Carlos, quatre mille cinq cents francs pour quatre  chansons. (Ici le mot quatre a le sens de plusieurs)

Six projecteurs font briller les cheveux et les dents du chanteur qui, une fois assis, le silence fait dans la salle, se penche sur sa guitare comme sur une montre, et, après quelques accords, commence à chanter. On ne comprend pas. Mais il roule les yeux, tord sa lèvre, devient pâle, semble souffrir beaucoup, siffle entre ses dents, se penche vers la salle. Son cache-nez rouge et sa voix traînarde font penser à un Bruant exotique[22]…...    

Alors, même les Anglaises, même les Anglais prennent les fleurs à pleins bras, les lui jettent aux bottes.

Il faut le feu d’artifice qui enveloppe toute la salle sous une pluie rose et or pour éclipser le guitariste. Il faut, ensuite, le boston dansé dans une pâle lumière bleue, le plancher enfin redescendu. Il n’est que minuit et demie, le dessert sera servi tout à l’heure….. »

 

Je ne peux m’empêcher de réagir face à cette façon manifeste de déconsidérer les choses et les personnes. Il est vrai que « Le Quotidien » qui publie cet article se vante d’être l’organe "créé par plus de 60 000 Français et Françaises pour défendre et perfectionner les institutions républicaines" . Il semble oublier que les "institutions républicaines", ruinées par l’effort de guerre de 14-18 ont bien besoin de cette manne fournie par une clientèle (française et étrangère) fortunée pour faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État, et que cette classe aristocratique et aisée si décriée participe généreusement aux nombreuses manifestations de bienfaisance, comme le gala des blessés du poumon, de la Croix Rouge, des orphelins de guerre, de l’enfance tuberculeuse, etc.. qui ont lieu dans toute la Côte d’Azur.

 

 

Manchette du journal « Le Quotidien »  (source BNF-Gallica)

 

 

FIN DU SÉJOUR A CANNES

 

Gardel fait ses adieux au Casino Municipal de Cannes le mercredi 20 février 1929[23], au lieu du 19 février, comme cela avait été annoncé précédemment[24]. Un communiqué de la direction des chemins de fer de la compagnie PLM (Paris à Lyon et à la Méditerranée) publié par la presse informe que le trafic des trains entre Paris et la Côte d’Azur qui avait été fortement perturbé à cause d’ importantes chutes de neige sera rétabli le mardi 19 février. On ne sait pas si c’est à cause des problèmes de retard des trains ou bien si c’est à la demande du Casino Municipal de Cannes que Gardel est resté un jour de plus à Cannes. Il ne lui reste plus qu’à quitter Cannes avec ses trois guitaristes dès le lendemain 21 février, pour commencer au Théâtre Empire de Paris lesurlendemain 22 février.

 

Cependant, Cannes a réservé à Gardel un accueil enthousiaste à tel point qu’il reviendra chanter sur la Côte d’Azur, au Palais de la Méditerranée de Nice, en 1931. Mais c’est à Cannes qu’il a découvert la Riviera française, le bord de mer, son ambiance et la haute société qui la fréquentait.

Pourtant Cannes est peu évoqué dans les biographies de Gardel. La raison apparaît à son retour en Argentine, le 16 juin 1929 quand le paquebot « Conte Rosso » qui le ramène au pays vient d’accoster et qu’il répond aux journalistes[25] : 

 

« Gardel nous a indiqué qu‘il revenait après avoir fait une tournée dont le succés n’aurait pas pu être plus flatteur.

-J’ai travaillé, nous dit-il, en débutant avec succès au Fémina, un théâtre où j’ai fait dix représentations. Ensuite je suis passé au dancing Florida. De là à Cannes où j’ai fait quinze passages[26]  en étant traité partout avec affection et considération. Je suis passé ensuite au Théâtre Empire de Paris et ensuite à Barcelone, pour terminer à Madrid, où j’ai mené à bien, dans chacune des salles, quinze représentations.

Mon rapide retour, continua t-il, est dû à un appel urgent de mon grand ami Razzano, motivé par les affaires qui sont en attente, surtout celles qui concernent l’enregistrement de disques. »

 

Gardel avait accompli une tournée très chargée et n’avait pas consacré beaucoup de temps pour souffler un peu et se confier à la presse. Si ces quelques pages ne rapportent aucun des souvenirs personnels de l’artiste sur Cannes, elles tentent de combler du mieux possible ce vide par la description de ses présentations et des lieux où il s’est produit.

 

Certaines biographies de Gardel citent le témoignage de Manuel Pizzaro, surnommé l’Ambassadeur du Tango en France. Ce dernier aurait déclaré que Gardel, pendant qu’il était à Cannes serait venu gracieusement chanter une dizaine de fois dans un cabaret de Monte Carlo dont Manuel Pizzaro était le patron. Cela n’était pas envisageable, car le programme de Gardel au Casino Municipal de Cannes était très serré. Cela s’est plutôt produit en 1931 quand Gardel était à Nice et qu’effectivement, Manuel Pizzaro et Paul Santo dirigeaient cette année là  "The Plantation of 1931" au Carlton de Monte Carlo, comme le montre cette publicité tirée d’un hebdomadaire à l’attention des anglophones résidents sur la Côte d’Azur.

 

Encart publicitaire du cabaret "The Plantation of 1931" paru dans les éditions de janvier à novembre 1931
du Journal "The Menton and Monte Carlo News"-  Source  BNF-gallica


 

Le Casino Municipal de Cannes continua à fonctionner normalement jusqu’à la guerre de 39-45 où il subit quelques dommages. En 1946, le premier festival du film de Cannes eut lieu dans le hall d’entrée du Casino Municipal, pour se dérouler ensuite dans le premier Palais des Festivals, inauguré l’année suivante sur l’emplacement du cercle nautique. Enfin, le Casino Municipal de Cannes fut démoli en 1979, pour laisser place à l’actuel Palais des Festivals.

 

Aujourd’hui, lorsque les réalisateurs et les vedettes des films en compétition pour la fameuse « Palme d’or » du Festival international du film de Cannes gravissent les célèbres marches sur le tapis rouge, elles foulent un lieu chargé d’histoire, peuplé des souvenirs des nombreuses fêtes et galas où assistaient les personnalités les plus célèbres de l’époque, et où se produisirent, au Théâtre comme aux Ambassadeurs, de nombreux artistes de renommée mondiale. Parmi ceux-ci figurait Carlos Gardel qui obtint un énorme succès en février 1929.

 

 


 

         Georges GALOPA  

Andolsheim, le 10 mars 2021

Collaboration : Ana TURÓN - AZUL (Argentine)

 

 

Remerciements :  

Archives Municipales de CANNES (France)

Madame Marie Hélène CAINAUD

Madame Annick LEGOFF

                                                                                 

                                              

                                              

[1]  Le "Bal des Petits Lits Blancs" était l’un des plus prestigieux évènements de la capitale. Cette nuit, à la demande de Gaston Doumergue, Président de la République Française, Carlos Gardel avait interprété "El Carretero", la chanson qui l’avait rendu célèbre dans tout Paris.

[2] Ses trois guitaristes étaient  José Ricardo, Guillermo Barbieri et José María Aguilar. On ne sait pas si son imprésario Pierotti l’accompagnait à Cannes- il n’est répertorié dans aucun hôtel.

[3] A une vitesse moyenne de 60km/h sur les routes de l’époque, le trajet en voiture aurait duré plus de 18 heures.

[4] "La Vanguardia" du 27 septembre 1928 mentionne l’arrivée dans le port de Barcelone du « Conte Verde » le 26 septembre 1928 et non le 24 comme cela est mentionné dans beaucoup d’ouvrages.

[5] Il existait aussi la liaison ferroviaire Londres-Calais-Paris-Vintimille (Le mythique Train Bleu) qui partait de Paris le soir à 21h50 pour arriver à Cannes le lendemain à 13h59, d’un luxe extrême et qui semblait peu adapté pour un aller retour de Gardel accompagné de ses trois guitaristes.

[6] En 1929, les véhicules automobiles n’avaient pas encore un système de chauffage de l’habitacle.

[7] Le 17 juin 1929, Carlos Gardel déclara au journal « Crítica » de Buenos Aires le nombre de 15 représentations. (Carlos Gardel y la prensa mundial de Hamlet Peluso y Eduardo Visconti, Éditions Corregidor-Buenos Aires).

[8]  Journal de Cannes  « Le Littoral » du 3 février 1929.

[10]  Revue « La semaine à Paris » du 26 avril 1929.

[11] Journal « La presse » du 14 novembre 1927.

[12]   Journal « Comœdia » du 23 février 1929, article de J.H.K. Mezzanine.

[13]  Cet article dément certaines biographies qui prétendent que Gardel s’est produit à Cannes en costume de ville.

[14] Reportage sur Gardel dans la revue de Barcelone « El tango de moda » du 11 mai 1929 : « Gardel, sans autre bien aimée que sa guitare- vous avez vu comment il la caresse et comment, en s’inclinant sur elle il semble l’embrasser ?- parcourt le monde et sous le ciel brumeux de Paris dans le milieu cosmopolite de Montmartre, il magnifie notre langue, en versant la poésie cadencée des tangos ».  Texte extrait du livre « Carlos Gardel y la prensa mundial », de Hamlet Peluso et Eduardo Visconti, Éditions Corregidor (Buenos Aires).

[15] Hal Sherman était un danseur comique américain très connu.

[16] Les cartes postales de cet article ont toutes été acquises sur le site www.delcampe.net/fr/collections/cartes-postales.

[17] Journal « l’Éclaireur de Nice » du 8 février 1929.

[18] Le train Bleu assurait journellement la liaison Calais-Paris-Vintimille dans les deux sens.

[19] Benjamin Godart, compositeur français, né le 18 août 1849 à Paris et décédé à Cannes le 10 janvier 1895.

[20] Michel Georges-Michel pseudonyme de Michel Georges Dreyfus, peintre, journaliste et écrivain français, directeur du « Cri de Paris » périodique hebdomadaire politique et satyrique.

[21]  Michel Georges-Michel n’a pas remarqué de différence entre un accordéon et un bandonéon.

[22] Allusion à la célèbre affiche de Toulouse-Lautrec représentant Aristide Bruant avec un foulard rouge, mais ici le foulard rouge est la marque du chef, par rapport à ses guitaristes qui portent un foulard blanc.

[23]  « Le Petit Niçois » du 20 février 1929.

[24]  Encadré publicitaire paru dans « L'Éclaireur du Dimanche » du 10 février 1929.

[25] Interview du journal « Crítica » de Buenos Aires du 17 juin 1929 .

[26] Du 8 au 20 février1929, on compte 13 représentations au dîners (les 2 dîners de gala étant inclus), plus 2 représentations aux thés de gala des 14 et 17 février, soit 15 représentations en tout.